| L.
de T. : C’est ce que vous faites dans votre enseignement
?
Peter : Exactement, je démarre
à ce qui est parfois appelé le niveau du résultat.
Nous commençons à la fin du chemin. S’il est
possible de faire un saut dans cet état d’être
et de pure conscience, c’est formidable. Parce que cela nous
rend plus familier avec l’ultime potentiel de l’être
humain. Très rapidement, je donne aux étudiants une
entrée dans ce « buddha mind » en utilisant des
méthodes issues de différentes traditions non duelles.
Nous entraînons notre capacité à reconnaître
les mécanismes qui en ouvrent et ferment l’accès.
En identifiant les schémas de comportements limitatifs –
ce que j’appelle les fixations –, en les mettant en
lumière, celles-ci peuvent se dissoudre ou du moins perdre
leur solidité apparente. Il devient alors possible de voir
à travers. Nous pouvons aussi explorer la nature de l’esprit
libre, grâce à la pratique de dialogues contemplatifs
qui sont comme des koans naturels, dans le sens qu’ils amènent
le mental à se heurter à sa limite et éventuellement
à la transcender. Cela ouvre l’accès à
la sagesse non conceptuelle qui se révèle dès
que la conscience se libère de tous les conditionnements.
Les étudiants ont également l’opportunité
de travailler au niveau conditionné, dans le contexte de
leur vie quotidienne, d’une manière très pratique.
Notamment en devenant plus conscients de leurs réactions
d’attraction et de rejet, de leur attachement à la
souffrance ou de leurs projections. L’installation d’une
pratique méditative régulière est un aspect
important. L’acquisition de certaines techniques de communication
et d’écoute est également abordée. De
même que l’éventuelle nécéssité
de restructurer sa vie de sorte à créer des conditions
plus favorables facilitant l’accès à cet état
de conscience non conditionnée.
L. de T. : Faites-vous partie d’un lignage
traditionnel ?
Peter : Oui je considère
que ce que je transmets fait partie de la Prajnaparamita. C’est
le lignage qui précède les différentes traditions
de non dualité qui se sont développées dans
le bouddhisme, notamment le zen, le dzogchen, le madhyamika (aussi
appelé voie du milieu) ou les approches hindouistes de non-dualité
telles que l’advaita vedanta. Il s’agit de l’impulsion
originelle qui s’est ensuite différenciée en
plusieurs approches qui ont évolué dans des pays comme
l’Inde, la Chine, le Tibet ou le Japon. J’ai reçu
des formations dans toutes ces écoles et cela m’a amené
à m’intéresser à leur origine commune.
Je suis donc remonté à la source : la transmission
de ce qui est appelé la sagesse sans contenu. La sagesse
qui n’est pas une sagesse, l’enseignement qui n’est
pas un enseignement ! La Prajnaparamita a été présentée,
à l’origine, comme une magnifique vision d’éveil
cosmique. Les textes évoquent une réalisation ultime
plutôt qu’une pratique. Ayant étudié et
pratiqué ces approches pour sélectionner celles qui
sont efficaces et qui produisent des résultats – celles
qui m’introduisent dans la conscience de Bouddha et qui me
permettent de l’approfondir –, je me suis dit qu’elles
pouvaient aussi être intéressantes pour d’autres
Occidentaux ! C’est ce que j’utilise dans mon enseignement
dont le dernier développement est Radiant Mind.
L. de T. : Qu’est-ce qui caractérise
Radiant Mind ?
Peter : Radiant Mind n’est
pas un cours théorique. C’est une pratique de «
l’ici et maintenant » visant à produire une transformation
du niveau de conscience, individuel et collectif, à travers,
notamment, des interactions qui paralysent le mental. Cela permet
d’accéder au silence profond et à la présence
sereine. Contrairement à beaucoup de démarches spirituelles
orientales, qui étaient avant tout des démarches solitaires
(même si elles prenaient place dans des monastères),
en Occident, les enseignements de non-dualité sont souvent
transmis avec une emphase sur la dimension collective. Par exemple,
les étudiants qui participent à Radiant Mind se réunissent
régulièrement, en direct ou à travers des conférences
téléphoniques. Dès qu’ils se retrouvent,
l’élévation du niveau de conscience du groupe
prend place. C’est un levier de transformation puissant !
Dans l’un de ses discours, le grand maître
zen vietnamien Thich Nhat Hanh a dit que le prochain Bouddha sera
celui de l’Amour et qu’il pourrait se manifester sous
la forme d’une communauté qui montrera le chemin de
l’amour et de la compassion.
L. de T. : Comment êtes-vous devenu un enseignant
de sagesse non duelle ?
Peter : En Australie comme aux
Etats Unis, la guerre du Vietnam a été le déclencheur
d’un violent courant anti-establishment. Le mouvement hippie
et les drogues ont ouvert de nouveaux horizons et des expériences
de conscience élargie. Dans cette période de remise
en question, j’ai découvert la méditation par
un livre de Karlfried Graf Dürckheim et je me suis ensuite
connecté avec le bouddhisme theravada. J’avais vingt-trois
ans et j’étudiais la philosophie occidentale que je
trouvais décevante. C’est finalement dans la philosophie
orientale que j’ai trouvé ce que je cherchais : un
système intégré d’éthique, d’esthétique
et de métaphysique dans lequel la théorie et la pratique
n’étaient pas dissociées. Il n’y a pas
de pratique dans la philosophie occidentale, pas d’expérience
directe de la réalité ultime, c’est un exercice
essentiellement intellectuel.
En 1974, j’ai rencontré mon maître
principal, Lama Thubten Yeshe. C’était un être
hors du commun : inspirant, débordant d’énergie,
spontané, joyeux, confiant et sage ! Je me suis dit que l’éveil,
ça devait être cela ! Et comme j’avais besoin
d’un guide, je lui ai demandé d’être mon
guru, ce qu’il a accepté. Je n’avais aucune idée
de la nature de l’engagement que j’avais contracté
: implicitement j’avais remis mon existence dans ses mains.
En quelques minutes d’entretien, il m’a tracé
un programme pour les vingt années suivantes. Je suis sorti
de cette rencontre en état de choc ! Il m’a demandé
de devenir professeur pour enseigner le dharma bouddhiste à
l’université. Et c’est ce que j’ai fait,
même si au début je me suis dit que c’était
mission impossible. Mais on ne négocie pas les instructions
du guru, on les réalise !
Pendant onze ans, je me suis concentré sur
une pratique très traditionnelle et je suis devenu moine
bien que marié et père de deux enfants. J’enseignais
dans des communautés bouddhistes et à l’université.
Un grand changement est survenu lorsque mon maître est décédé.
C’est lui qui m’avait ordonné moine et m’avait
guidé dans ma pratique. J’avais un guide parfait et
soudain j’ai tout perdu ! J’étais dévasté,
totalement vulnérable et c’est alors que ma vie a pris
une autre tournure. J’ai ressenti le besoin d’écouter
la sagesse issue de ma profondeur plutôt que de continuer
à me référer à ce que d’éminents
lamas avaient dit. Par exemple, je ne pouvais plus parler de la
vacuité – qui était mon sujet d’expertise
– de manière théorique.
Quelque chose se réveillait en moi qui voulait s’exprimer
directement, c’était comme si la vacuité voulait
parler d’elle-même ! J’ai renoncé à
mes vœux de moine environ dix-huit mois après le décès
de Lama Yeshe et j’ai quitté le cadre traditionnel.
Du côté de l’université,
j’avais passé mon doctorat et j’enseignais la
philosophie orientale. C’est ce que j’ai fait pendant
trente ans avant de comprendre qu’il est impossible de transmettre
le dharma – qui est avant tout une voie de transformation
et d’évolution – dans ce type d’institution.
Mon mandat n’était pas de transformer les étudiants
mais de les instruire ! C’est finalement pour suivre les instructions
de mon guru que j’ai développé mon approche
hors des milieux académiques. Aujourd’hui, je fais
exactement ce que Lama Yeshe m’a demandé : je transmets
le dharma bouddhiste à des Occidentaux !
L. de T. : Vous n’avez donc plus d’autorité
terrestre à laquelle vous référer ?
Peter : C’est l’un
des plus gros défis, de ne plus avoir quelqu’un qui
peut me guider et me conseiller. Mon guide maintenant consiste à
être tout à fait intègre et sans compromis avec
la qualité de ma réalisation. Mes étudiants
sont maintenant devenus mon guru parce que, tous ensemble, ils possèdent,
au cumul, le même niveau de sagesse que mon défunt
maître. J’ai actuellement environ 200 étudiants
avec qui j’entretiens des relations régulières
; certains ont beaucoup de maturité et ils m’obligent
à être toujours plus cohérent et transparent.
Maintenant je continue à progresser à travers ce que
je leur enseigne. Nous évoluons ensemble.
L. de T. : Vous êtes un passeur entre l’Orient
et l’Occident?
Peter : Quand je regarde en arrière,
il me semble que ma vie est tissée de ces réconciliations
apparemment impossibles ! Je suis un Occidental, issu d’une
famille protestante matérialiste, qui a étudié
différentes traditions de sagesse orientale en respectant
les formes consacrées par les siècles. J’ai
été moine tout en vivant dans un cadre laïque
pour assurer mes responsabilités familiales. J’ai enseigné
la théorie du bouddhisme dans des environnements académiques
et, parallèlement, j’ai développé une
pratique directe, non mentale, à laquelle j’invite
dans mes séminaires ou dans la formation Radiant Mind. Moi-même,
j’ai été profondément impliqué
dans une relation guru disciple tout à fait classique et,
cependant, avec mes propres étudiants, j’ai un rapport
au sein duquel nous sommes davantage des compagnons de route, même
si je maîtrise mieux qu’eux l’accès à
cet esprit libre de conditionnement. Je crois que c’est mon
dharma de créer des passerelles, de relier les opposés
et de les faire se rencontrer !
Entretien de Peter Fenner
avec
Liliane de Toledo, janvier 2007
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Entretien de Peter Fenner avec François-Marie Périer
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Entretien de Peter Fenner avec le docteur Jean-Marc Mantel
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Entretien de Peter Fenner avec Georges-Emmanuel Hourant
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