sagesse, meditation English version

"Toutes activités : élégante, héroïque, terrifiante, compatissante, furieuse et apaisantes - et toutes émotions : passion, colère, avidité, orgueil et envie, sont toutes, sans exception, de parfaites et pures manifestations de la sagesse illuminée."


Shajayoginichinta, maître féminin - 8e Siècle

 

Entretien avec Georges-Emmanuel Hourant

Autres entretiens

Georges-Emmanuel Hourant : L’un des thèmes récurrents dans votre enseignement est le sentiment, si souvent présent en nous, qu’il nous manque quelque chose. Il nous manque quelque chose pour être heureux, ou pour être éveillé… La manière la plus simple de procéder est d’observer ce qui se passe en cet instant. Manque-t-il quelque chose ou non ?
Je pourrais vous faire une suggestion : ce qui manque en ce moment, c’est une interview…

Peter : Qu’en pensez-vous ? Y a-t-il quelque chose que nous ayons besoin de faire en ce moment ?

G.E.H : D’un côté non, il ne manque rien. D’un autre point de vue, je suis venu pour faire une interview !

Peter : Voilà, ce qui semble manquer c’est une interview. Si nous ressentons que quelque chose a besoin d’être fait, alors cela met en évidence le fait que quelque chose semble manquer.

G.E.H : Je ne suis pas sûr de comprendre…

Peter : Aussitôt que nous disons « je ne comprends pas », alors cela présume qu’il y a quelque chose à comprendre. C’est un exemple de la manière dont nous créons l’expérience que quelque chose manque. Nous supposons que nous avons besoin de savoir ce qui est en train de se passer, et si nous n’en avons pas une interprétation, nous nous sentons mal à l’aise, nous souffrons. Le bouddhisme offre la possibilité de ne pas avoir besoin de savoir ce qui est en train de se passer, et de ne pas en souffrir… (Silence). Vous voyez, dès que vous posez une question, vous pouvez reconnaître le processus de création de quelque chose qui manque parce que vous dépendez d’une réponse. Ce que nous faisons maintenant, c’est juste observer ce mécanisme : comment nous créons l’expérience de quelque chose qui manque.

G.E.H : A un moment, je me suis senti inintelligent et c’est alors que j’ai dit : "je ne comprends pas" !

Peter : Ce que je dis, c’est qu’il est tout à fait possible que nous ne sachions pas ce qui est en train de se passer. Il est même possible qu’il n’y ait rien à comprendre.

G.E.H : Notre désir d’éveil, ou de réalisation spirituelle,
provient-il de ce manque, du constat qu’il manque quelque chose ?

Peter : L’éveil est ce que nous projetons lorsque nous sommes présents à l’expérience que quelque chose manque et quand nous créons dans notre mental, ou notre imagination, tout ce qui pourrait déplacer ou supprimer l’expérience que quelque chose manque. Si nous ne sommes pas présents à cette expérience, alors l’éveil n’a pas de sens, ce n’est pas une idée importante.

G.E.H : Il arrive que nous vivions l’expérience que rien ne manque. Que se passe-t-il alors ? Il me semble que la plupart d’entre nous demandons quelles sont les conditions qui ont créé cette expérience et puis nous cherchons à les retrouver ?

Peter : Oui, mais ce que le bouddhisme ou d’autres traditions nomment l’éveil, ou la libération, ce n’est pas l’expérience que rien ne manque.

G.E.H : Peut-on définir l’éveil, peut-on en dire quelque chose ?

Peter : (Silence). Non, je ne peux pas.

G.E.H : Peut-on dire alors ce qu’est le non-éveil, la non-libération ?

Peter : Eh bien, vous pouvez dire ce que c’est, mais cela ne veut pas dire que c’est vrai.

G.E.H : Cela signifie-t-il que c’est une expérience subjective, ou créée par notre propre esprit ?

Peter : L’assertion que nous devrions considérer est celle qui se trouve dans le Soutra du Cœur et qui est reprise dans les écritures du zen : « Il n’y a ni libération ni non-libération ». Cette assertion ne me donne rien à penser ou plutôt, lorsque je la considère je ne sais pas comment penser à propos de la libération ou de l’éveil. Je pense que c’est l’intention de cette assertion. Elle ne nous donne aucun espace pour générer une interprétation au sujet de la libération. Peut-être est-ce cela, la libération : être libéré de toute préoccupation au sujet de savoir ce qu’est la libération, ou de savoir si nous sommes libérés ou pas. En même temps, beaucoup de gens ne semblent pas du tout préoccupés par cette question, peut-être simplement parce qu’il sont pris par leurs activités quotidiennes. Pourtant, ils continuent àsouffrir !

Je pense que tout le monde ressent de l’inquiétude par rapport à cette question, mais chacun a une construction ou une interprétation différente de ce qu’est l’état de libération ou de bonheur. Pour les uns, cela sera d’atteindre un certain niveau de vie, pour d’autres, de vivre un grand amour. On peut avoir une compréhension spirituelle de la libération, on peut aussi bien en avoir une compréhension matérielle ou émotionnelle. Dans tous les cas, on continue de fonctionner dans une structure dualiste qui oppose libération et asservissement.

G.E.H : Voulez-vous dire que tout cela revient au même ?

Peter : Non, parce que si nous disons que tout est la même chose, cela nous donne toujours quelque chose à penser. La fonction d’assertion comme celle que je citais dans le Soutra du Cœur, ou des koans dans le bouddhisme zen, c’est de nous amener au-delà de nos interprétations à propos de ce qui est en train de se passer ; de nous permettre d’être juste présent à ce qui est, sans avoir besoin de savoir ce que c’est.

G.E.H : Alors, si je rentre dans le processus de l’interprétation, devrai-je m’interroger sur le fait que je suis en train d’interpréter, ou le besoin que j’en ai ?

Peter : Je dirai qu’à nouveau vous êtes en train de créer quelque chose à faire. L’autre option, c’est : en cet instant, il n’y a rien que nous ayons besoin de faire, nous n’avons pas besoin de réponse à votre question. Vous posez une question, une question apparaît et c’est tout. Nous pouvons alors être libres du besoin d’une réponse à la question ;il peut y avoir ou ne pas y avoir de réponse, cela ne fait aucune différence.

G.E.H : Pourtant vous avez pendant de nombreuses années suivi les enseignements de maîtres bouddhistes et pratiqué auprès d’eux. Pourquoi ?

Peter : Parce que je pensais que quelque chose manquait.
Par définition, si je sens que quelque chose manque alors je m’oblige à trouver quelque chose qui, dans ma croyance, éliminera, dissoudra l’expérience que quelque chose manque.

G.E.H : Pensez-vous que vos années de pratique ont aidé à parvenir à ce point ?

Peter : Je ne peux pas imaginer être ici sans avoir fait ce que j’ai fait.

G.E.H : Alors, qu’est-ce qui vous a amené à créer votre propre approche ?

Peter : Je ne pense pas avoir créé ma propre approche. Au départ, disons il y a vingt ans, ma pratique était définie par l’idée que si je faisais telle ou telle chose, si je méditais, si je cultivais une certaine attitude, alors j’atteindrai la libération, l’éveil, quelque part dans le futur, dans de nombreuses vies futures. Puis, au fil des années qui ont passé, j’ai accordé de plus en plus d’attention à la qualité de ce qui se passait dans l’instant, en développant une appréciation plus fine de ce qui contribue à l’intensité de souffrance, ou bien de liberté, que je vis à chaque moment. Ce que je dis maintenant est le produit de ce que je vis, et non la répétition d’une interprétation que l’on m’a enseignée ou que j’ai lue dans les textes.

G.E.H : Néanmoins vous enseignez dans vos livres, ou encore à l’université, ce que sont les différentes traditions du bouddhisme.

Peter : Oui, mais je tente de montrer que toute tentative de résoudre intellectuellement les paradoxes du cheminement spirituel est très fragile. En même temps, il est très facile de tirer un confort intellectuel de n’importe quel système de croyances.

G.E.H : Faudrait-il se priver de tout confort intellectuel ?

Peter : Non, je dis seulement que le confort intellectuel peut se révéler très décevant. C’est ce qui s’est passé pour moi. Pendant un temps, j’ai été extrêmement sûr de la cohérence du bouddhisme et, d’une certaine manière, de son exposition systématique. Et puis la vie a évolué de telle façon que se sont présentés des défis auxquels je n’ai pu faire face avec ma seule compréhension intellectuelle du bouddhisme. J’ai su que cette compréhension était fragile et que j’avais besoin d’autre chose.

G.E.H : A quels sortes de défis faites vous allusion ?

Peter : (Silence). La manière dont je m’étais impliqué dans le bouddhisme m’avait donné une grande sécurité. A un moment donné pourtant, sur mon chemin, j’ai dû reconnaître que je ne savais plus comment procéder. J’ai dû me confronter, à un niveau très fondamental, à l’ignorance de qui j’étais et de comment vivre ma vie. Il m’a fallu accepter de ne plus pouvoir seulement suivre une prescription et me montrer disposé à faire un pas en avant sans connaître les conséquences de ce que je faisais. A entrer dans l’inconnu, en quelque sorte.

G.E.H : Qu’est-ce qui a fait que vous avez perdu votre confiance, ou du moins qu’elle n’était plus suffisante pour répondre aux défis de la vie ?

Peter : Dans une perspective bouddhiste, vous diriez que des karmas sont arrivés à maturation et qu’il fallait que je reconnaisse que je ne savais plus qui j’étais. Je me retrouvais à vivre des énergies, des émotions, des attractions, des aversions que je n’avais jamais vécues auparavant, des peurs que je ne connaissais pas. Il m’a fallu reconnaître que j’étais soudain confronté à des aspects, des dimensions de moi-même, dont je n’avais pas conscience. Et je n’étais pas en mesure de contrôler ce qui se passait en ayant recours aux pratiques spirituelles auxquelles j’avais été formé. Par exemple, je méditais pour tenter de diluer l’intensité des émotions et cela n’avait pas grand effet. Cela m’a fait remettre en question l’efficacité, la valeur même, de ces pratiques. Et je me suis dit : peut-être, dois-je considérer une autre manière de travailler ou d’être présent aux peurs, aux désirs qui surgissent. Alors, à un certain point, il est devenu apparent que la seule chose à faire était de vivre ce qui était en train de se passer. Il n’y avait pas d’autre choix. Je ne pouvais rien faire, sauf vivre les sensations, les émotions, dans lesquelles j’étais immergé. Elles étaient là pour être vécues et je tentais de les fuir, de les supprimer, de les diluer, de les éviter. Il n’y avait aucune pratique nécessaire pour les vivre. Il ne fallait pas que je fasse une pratique. C’est comme si les sensations, les émotions, étaient là simplement pour me dire : "vis moi !" Le message contenu dans ces intenses émotions, peurs, attractions, aversions, était juste de les vivre. Alors cela a débouché, je crois, sur une relation différente à mon vécu, et sur un autre type de cheminement spirituel, plus proche de traditions comme le Dzogchen ou le Mahamudra.

G.E.H : Que proposez-vous aujourd’hui à ceux qui suivent votre enseignement ?

Peter : L’attention est toujours portée sur ce qui se passe ici et maintenant. Une grande partie de mes enseignements consiste à fournir un modèle pour ne pas avoir besoin de savoir, ni avoir besoin de faire quelque chose. J’offre aux gens un exemple de ne pas avoir besoin de savoir en ne proposant pas même une interprétation simple de ce qui est train de se passer.

G.E.H : Au début de notre entretien, je me suis senti comme coincé entre le sentiment de n’avoir besoin de rien, là, dans l’instant et le fait d’être venu pour vous interroger… Ce qui signifiait manifester un besoin de savoir, de comprendre.

Peter : D’accord ! Alors, il fallait que nous fassions l’interview pour arriver à ce point où il n’y a rien que vous ayez besoin de faire. Quand les gens viennent à mes cours, la même chose se produit. Il pensent qu’ils ont besoin de comprendre ou de faire quelque chose et doucement, doucement, ce besoin se dissout. En fait, rien ne se produit et ils réalisent que rien n’a besoin de se produire. Et alors ils deviennent à l’aise avec ce « rien
n’arrive ». Mais attention, quand je dis « rien n’arrive », ou « rien n’est en train de se passer », je sens qu’il est très facile de mal interpréter, de même qu'il est très facile de mal interpréter le Dzogchen. Alors je veux dire ceci : l’expérience que ce qui est en train de se passer est « rien », qui n’est pas une chose. Ce n’est pas que les choses se passent seulement de manière ordinaire ou quotidienne. Les gens sont plutôt présents à une conscience structurée, une conscience pure qui est que l’expérience où
« rien ne se passe » est ce qui se passe, en même temps que nous pensons ce que nous pensons, que nous ressentons ce que nous ressentons, en même temps rien ne se produit.

13 avril 2002

 

- Entretien de Peter Fenner avec Liliane de Toledo

- Entretien de Peter Fenner avec François-Marie Périer

- Entretien de Peter Fenner avec le docteur Jean-Marc Mantel

 

Si vous souhaitez recevoir un document PDF incluant articles, extraits de livres et entretiens complets, précisez dans un email vos noms, prénoms, adresse email et adresse postale et nous vous les adresserons rapidement.

Entretien de
Peter Fenner avec François-Marie Périer

Entretien de Peter Fenner avec le docteur Jean-Marc Mantel

Entretien de
Peter Fenner avec Liliane de Toledo

 

Autres ressources

ARTICLES

Béatitude inconditionnée

Une approche neuve

Liberté inconditionnelle

La contemplation déconstructive

La liberté intrinsèque

 

Extraits de LIVRES

Le fil de la certitude, dilemmes de la voie bouddhiste
Editions du Relié
L'éditeur est en rupture de stock mais nous disposons de quelques exemplaires de ce livre. Contactez-nous si vous souhaitez en obtenir un exemplaire.

Le courage de se libérer
Editions du Relié

La liberté d’être Publication Wisdom

Recevoir un document PDF incluant articles, extraits de livres et entretiens complets