F-M
P : Peter, peux-tu rapidement rappeler quels ont été
les moments importants de ton itinéraire spirituel, et préciser
si ces étapes ont toutes eu leur influence sur la voie que
tu enseignes actuellement?
Peter : La première expérience
significative fut de faire face à ma souffrance durant mon
adolescence, et de voir que si j'en étais capable, j'avais
aussi la capacité de convertir cette souffrance qui par la
suite me quitta très rapidement. Puis je me tournais vers
la méditation pour comprendre mon esprit, pourquoi je m'infligeais
des souffrances, pourquoi j'étais engagé dans des
procesus de dépendance.
L'expérience signicative suivante fut la
rencontre avec un lama tibétain de tradition Guélukpa,
Lama Jeshé, en 1975, qui allait devenir mon premier gourou.
Ce fut une rencontre trés profonde. lors de mon premier dialogue
avec lui, la première impression que j'eus fut qu'il me connaissait
beaucoup mieux que mes parents et qu'en deux minutes il en savait
plus sur moi qu'eux en avaient jamais su en 25 ans. Et qu'il avait
un amour pour moi plus profond que quiconque. Ce fut le début
d'une relation trés importante parce que, dans le même
temps, j'étais devenu moine et avais embrassé la tradition
tibétaine, je continuai de mener une existence quotidienne
avec ma famille. C'était donc une expérience trés
inhabituelle. Et en même temps que les activités extérieures,
je suivais ce sentier spirituel.
A sa mort, en 1983, ce fut aussi un moment trés
important, dans le sens où il n'y avait personne pour le
remplacer, pour moi, j'entends, sur le plan physique. Cela me força
à découvrir la sagesse plus profondément en
moi-même, à ne pas dépendre d'une source extérieure.
Ce fut trois ans aprés sa mort que je quittai la robe parce
que cette période me semblait avoir porté les fruits
qu'elle devait. Il peut être trés difficile de quitter
l'habit parce que selon le système tibétain, être
un moine est l'état le plus souhaitable et le plus propice,
et en redevenant un laïc, on peut se sentir en quelque sorte
invalidé par les valeurs de l'état de moine que l'on
a abandonné. Donc, ça a été un véritable
défi pour moi.
F-M P : Tu as parlé de
Saï Baba...
Peter : Cela fait trois ans que
j'ai cette "relation" avec lui. C'est quelque chose d'extrémement
personnel, une guidance, il n'y a pas de certitude véritable,
tu ne peux pas vérifier la guidance, si bien que tu es dans
une relation plutôt que de foi, de confiance, parce que c'est
une expérience d'amour inconditionnel et de sagesse. La relation
avec un gourou n'est pas destinée à rendre la vie
agréable ou commode ou plaisante, c'est justement le contraire
: des défis énormes, des luttes intérieures,
des souffrances intenses. Et travailler avec cela recquiert beaucoup
de confiance pour ne pas invalider la relation parce que nous nous
trouvons désorientés ou perdus.
F-M P : Et entre la mort de Lama
Jessé et Saï Baba?
Peter : Ce fut une période
où je me séparai de mes activiés précédentes
et développai ma propre pensée. Je devins un chercheur
indépendant et commençai à enseigner mon propre
chemin, dans des pays comme l'Australie, les Etats-Unis la France,
l'Allemagne, Israël...
Si je voulais décrire ce que je fais aussi, ce serait une
synthèse du Dzogchen, du Mahamudra du Madhyamika. Et une
partie de mon travail est de stimuler la recherche et de dissoudre
les fixations.
L'Advaïta fait partie aussi en quelque sorte de mon travail,
mais je ne procède pas à la façon de Ramana
Maharishi qui par exemple demandait : qui est "je", "qui
pose la question?"
J'utilise d'autres façons de déconstruire le mental.
Parfois, il est mieux de ne pas donner d'énergie aux structures
mentales des personnes. En premier lieu, ce que je fais, c'est me
relier à ma propre expérience, à travers les
personnes que je rencontre, en ne validant ni invalidant les positions,
les opinions, les idées.
F-M P : Utilises-tu parfois certaines
méthodes en relation avec la psychanlyse, comme par exemple
le lying de Swami Pajnanpad ?
Peter : Il y a un psychanalyste
anglais, Wilfrid Bion, qui parle de la nécessité,
pour un psychanalyste, d'écouter sans trace de mémoire,
sans désir. Mais généralement, je ne m'occupe
pas du passé ou de l'histoire des personnes, mais de la souffrance,
du fait de travailler ici et maintenant, d'observer comment nous
sommes attachés à notre état présent,
comment nous voulons le perpétuer, le rejetter ou le changer.
Et, quand nous observons notre attachement, il devient difficile
de soutenir qu'il y a réaction. La réaction est dissoute
et les gens sont "laissés" dans un état
sans désir.
F-M P : Penses-tu qu'il y ait
des émotions positives, telles que la compassion, l'enthousiasme,
le désir de se libérer et de libérer les autres,
de "vivre en héros pour l'Eveil" pour reprendre
le titre d'un texte de Shantideva ?
Peter : L'état de réalisation
dépasse le plaisir et la souffrance, il n'y a pas de réaction
émotive. On se trouve ouvert à tout et à tous
sans aucun jugement. Le sentier spirituel peut être caractérisé,
comme il l'est dans le bouddhisme, par l'union de la sagesse et
de l'amour. La sagesse est la capacité à ne pas être
identifié avec les pensées et les sentiments. Et l'amour
est la capacité simultanée à s'identifier complètement
avec l'expériences des autres et à leur permettre
de dissoudre leurs émotions à travers lui. C'est le
Boddhisattva. Dans ma voie, je préfère parler d'Amour
que de Compassion, parce que la Compassion est liée à
quelqu'un, c'est une expression de sympathie qui ne nous implique
pas forcément dans la réalité des autres. Et
puis, on peut parler de l'Amour de la vie, de l'amour de la nature,
c'est un sentiment plein ...
F-M P : ... qui "est"
tout simplement, sans avoir besoin d'objet ?
Peter : Oui.
F-M P : Quels sont les fruits
des progrès de quelqu'un sur la voie que tu enseignes ?
Peter : Le signe principal est
que nous sommes capables d'être présents aux défis,
aux menaces en étant moins réactifs. Nous sommes plus
paisibles, nous n'avons pas besoin de défendre ce que nous
pensons, nous ne nous sentons pas menacés et nous pouvons
nous permettre de donner plus pleinement de nous-mêmes sans
avoir la sensation que nous perdons quelque chose. Pour moi, la
conscience est la conscience de ce qui est, ça ne demande
pas de processus mental.
F-M P : Comment considères-tu
les "siddhis", les pouvoirs. Penses-tu qu'ils sont les
conséquences normales des progrés évoqués
?
Peter : Je ne crois pas qu'ils
soient automatiquement acquis. Je ne connais personne qui ait acquis
des pouvoirs en pratiquant cette voie. Je sens qu'en purifiant notre
esprit, en clarifiant la conscience, on devient plus sensible à
ce que l'on ressent, aux sentiments des autres, à la densité
de leurs pensées, plus finement, car nous ne sommes plus
préoccupés de notre propre existence. La seule réalité
qui dure est celle de la conscience. Elle dure parce qu'elle n'a
pas d'existence propre et ne dépend de rien. Elle est indestructible
parce qu'elle ne peut pas être détruite, parce qu'il
n'y a rien à détruire. Telle est la nature de la Conscience.
F-M P : Utilises-tu des techniques
pour "aider la Conscience", comme le souffle, par exemple
?
Peter : Je n'utilise pas de techniques.
Je ne l'encourage pas et je ne le décourage pas. Je crois
qu'elles peuvent être utiles, mais c'est à chacun de
le déterminer.
Quand on est pleinement libéré, il n'y a pas de désir
d'être. Le désir d'être libéré
est celui de l'égo qui projette une sécurité.
Dans la traditoin bouddhiste, celui qui est libéré
est dans un état qui transcende la libération et les
liens. Ce n'est pas un état appelé "Libération",
il n'y a pas d'état de "Libération".
F-M P : Les gens mènent
parfois une vie hyperactive, avec les transports, la famille, le
travail, et des conditions extérieures difficiles. Que peut-on
faire, ici et maintenant, quand tout nout attire hors de la présence
?
Peter : Le but pour moi n'est
pas de changer les conditions extérieures, mais d'être
dans un état de conscience non réactif. Il s'agit
de ne pas désirer et de ne pas désirer le non-désir.
C'est comme un koan. Alors nous découvrons un état
où nous ne donnons pas d'énergie au désir et
où nous ne lui résistons pas. Et nous laissons nos
actions sortir de cet état qui est entre désir et
aversion. Dans cet état, nos vies, nos actions, nos conversations,
tout cela commence à changer, dans l'expansion de cet état
non réactif, qui fournit une base pour une recherche spirituelle
trés féconde.
F-M P : Considères-tu que
ton enseignement permet d'atteindre ce qui est appelé en
termes bouddhistes la Libération, l'Eveil, ou bien est-ce
seulement une préparation à des enseignements et des
pratiques traditionnelles sous la guidance d'un maître ?
Peter : Je tends plutôt
à penser que les enseignements traditionnels sont une préparation
à ce que je propose. Des personnes qui ont été
engagées dans des pratiques traditionnelles telles que la
Vipassana, le Zen, Shamata... sont déjà préparées.
En ce qui concerne la relation entre la présence et la Libération,
pour moi un Jivamukti ou un Eveillé est quelqu'un qui est
constamment en état de conscience, de présence, sans
être attiré par telle ou telle chose.
Le Bouddha avait développé à l'extême
sa capacité à être en relation avec
l'humanité. C'est l'extraordinaire réalisation des
boddhisattwas que d'être capable de s'identifier à
toutes les formes vivantes, plutôt que de ne se libérer
que des structures de sa conscience.
F-M P : Saï Baba parle beaucoup
de seva, le service, le dévouement aux autres, et de bhakti,
la dévotion, l'Amour inconditionnel. Quelle est leur valeur
sur le chemin de l'Eveil,
est-ce que ce sont des fruits logiques du processus, ou des outils
menant à une véritable expansion de la conscience
?
Peter : Bhakti, la dévotion,
et seva sont une partie de mes propres enseignements. Je ne fais
pas beaucoup référence à la Bhakti. En ce qui
concerne le seva, ce qui fait sens pour moi est de donner le meilleur
de moi, dans chaque relation, dans chaque conversation, instant
après instant, ne pas garder une partie de moi-même
de côté, pour le futur.
F-M P : Dans le Dzogchen de Namkhaï
Norbu par lequel tu es passé, il y a la pratique du Yoga
du rêve. Y a-t-il un lien entre la conscience que tu pratiques
et cette technique d'Eveil en relation à la nuit, où
on emmène la conscience dans le rêve ?
Peter : Il y a un Yoga du moment
de la nuit, souvent inclus dans ce qui appelé "Les six
yogas de Naropa", mais ils ne font pas partie de mon enseignement.
Je ne parle pas avec les gens pendant la nuit. Je travaille toujours
sur le "ici et maintenant".
le 1er juillet 2001
Entretien
de Peter Fenner avec Liliane de Toledo
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Entretien
de Peter Fenner avec le docteur Jean-Marc Mantel
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